L’exception culturelle française face à la pédocriminalité

L’exception culturelle française face à la pédocriminalité

Les belles lettres, la musique, la haute couture, la photographie… Plus qu’ailleurs, la France a produit des œuvres accusées de banaliser ou d’esthétiser la sexualisation des mineurs. Cette indulgence n’aurait-elle pas contribué à retarder la reconnaissance sociale et juridique de la pédocriminalité ?

Gabriel Mazneff, Alain Robbe-Grillet, Tony Duvert, Serge Gainsbourg, David Hamilton, Yves Saint Laurent… Tous ces « grands » artistes, souvent considérés comme des maîtres absolus dans leur art, ont été mis en cause pour des œuvres liées à la pédocriminalité.

La littérature


En 1990, sur le plateau d’Apostrophe, la romancière québécoise Denise Bombardier s’étonne que l’écrivain Gabriel Maztneff qui décrit dans le détail ses passions pédocriminelles ne soit pas immédiatement mis au banc des cercles littéraires et de la société françaises. Dans l’atmosphère hilare du plateau de Bernard Pivot, l’écrivaine québécoise s’insurge courageusement contre Matzneff : « Je ne comprends pas que dans ce pays, la littérature serve d’alibi à ce genre de confidences […]. M. Mazneff nous raconte qu’il sodomise des petites filles de 14 ans, 15 ans ». Prix Renaudot, deux prix de l’Académie française, peu importe l’ignominie de ses écrits, Matzneff est à l’époque encensé par la critique française.
Matzneff n’est pas le seul écrivain accusé de faire l’apologie de la pédocriminalité dont l’œuvre a été célébrée au pays des belles lettres. Surnommé « le pape du Nouveau Roman français », l’écrivain Alain Robbe-Grillet ne faisait pas mystère de son goût pour les petites filles et les adolescentes[1] ». Il est pourtant élu à l’Académie française. Dans un article de l’Express paru en 2007, un journaliste décrit son dernier roman « Un roman sentimental » : « C’est un conte de fée pour adultes insoutenable qui enchaine de manière crue et décomplexée les scènes de pédophilie sadomasochistes, d’innombrables sévices sexuels sur mineurs avec un ton chic et badin… un étalage de perversité extrême allant jusqu’à la description sans état d’âme de morts d’enfants après des viols [2]». Moins connu, mais néanmoins publié par Juliard, Tony Duvert se définit lui-même comme « écrivain pédophile ». En 1973, il obtient le prix Médicis pour Paysage de fantaisie, roman qui se passe dans une maison de campagne où des enfants sont dressés à la prostitution.  Roland Barthes le défend même pour le prix Médicis.


La chanson


Dans son clip Lemon Incest, interprété en 1983, Serge Gainsbourg est étendu sur un grand lit, penché sur sa fille de 12 ans, Charlotte, allongée à ses côtés, en chemise et culotte, susurre : « L’amour que nous ne ferons jamais ensemble est le plus beau, le plus pur, le plus violent, le plus enivrant ». Non content du scandale provoqué par Lemon Incest, Gainsbourg récidive en 1986 avec Charlotte forever, qu’il interprète avec Charlotte, alors âgé de 15 ans. L’atmosphère romantico-érotique y est encore plus insalubre. La voix de Charlotte s’étrangle : « Papa, j’ai peur de goûter ta saveur… ». Nouveau haut-le-cœur à la remise du César du meilleur espoir féminin en 1986, attribué à Charlotte Gainsbourg qui se lève pour aller récupérer son César, mais son père l’intercepte et l’embrasse à pleine bouche, elle proteste, se libère de son étreinte, mais il l’embrasse de nouveau. Tout est manifeste, « exhibé » même[3]. Tout est manifeste, exhibé, mais le déni collectif opère comme un charme.


La haute-couture


En 2002, le « prince de la mode », Yves Saint Laurent, publie la Vilaine Lulu publié aux Editions Tchou puis en 2010 aux Editions de La Martinière. La Vilaine Lulu met en scène une petite fille dans des situations de transgression sexuelle, d’exhibition et de provocation érotique revendiquée comme une « satire noire ». Lorsqu’un journaliste d’Arte qui présente sur un ton léger une animation de la BD de YSL dans les années 80 lui demande « Il n’y a rien que le vilaine Lulu fait que tu désapprouves ? », il répond « Non, absolument pas, je suis tout à fait d’accord avec elle. »


La photographie


Installé en France dès les années 1950, David Hamilton se fait connaître par ses photos qui mettent principalement en scène de très jeunes adolescentes dénudées dans des poses érotiques. Dans les années 70 et 80, son travail est très largement diffusé. Loin d’y voir une esthétisation de la sexualisation des mineurs, comme ce fut le cas au Royaume-Uni, la France le porte aux nues. Rêves de jeunes filles, qui présente des filles dénudées de 12 à 16 ans, se vend à 100 000 exemplaires dans le monde. Le texte de son livre, pour le moins ambigu, est écrit par Alain Robbe-Grillet. Accusé de viols par Flavie Flament et d’autres femmes, Hamilton se suicide en 2016 sans avoir été jugé.


La réprobation du monde anglo-saxon


Si en France, le génie d’un artiste semblait à cette époque empêcher de penser l’enfant comme un sujet vulnérable, les médias britanniques et américains qualifient explicitement ces comportements d’abus sexuels sur enfants.  De fait, Matzneff et Duvert sont des auteurs confidentiels dans les pays anglo-saxons. Les films Charlotte Forever et Lemon Incest sont très peu diffusés aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, qui considèrent qu’il franchit une limite éthique importante. Au Royaume-Uni, certaines des publications de Hamilton sont saisies ou interdites. Il faudra attendre la publication en 2020 du Consentement de Vanessa Springora pour que la parole des victimes occupe enfin une place centrale dans le débat public.


Légitimisation symbolique


Comment ne pas imaginer que lorsque des personnalités « sacralisées » présentent une certaine vision du monde ou certains comportements comme acceptables, romantiques ou même souhaitables, cela ne créé pas une normalisation culturelle qui tend à influencer les perceptions et à en modifier les normes ?  Une légitimisation symbolique qui empêche de penser les conséquences traumatiques des violences sexuelles contre les enfants. D’où peut-être les pétitions demandant une réforme du droit pénal concernant les relations sexuelles entre adultes et mineurs signées par certains des plus grands intellectuels français entre 1977 et 1979.
Faut-il faire le lien avec les législations tardives en matière de pédocriminalité ? Ce n’est qu’en 2021 que la France a reconnu qu’un enfant de moins de 15 ans ne pouvait, en principe, consentir à une relation sexuelle avec un adulte, plus tardivement que plusieurs pays européens. En 2021, la loi a également consacré le principe selon lequel un mineur ne peut être considéré comme consentant à un acte sexuel commis par un ascendant. Là encore, de nombreux pays avaient déjà des dispositions spécifiques.
Comment nier que, pendant plusieurs décennies, le prestige artistique a contribué à reléguer au second plan la parole des enfants ? Lorsqu’une société admire ceux qui transgressent les interdits les plus fondamentaux, elle rend plus difficile l’écoute de ceux qui en subissent les conséquences. Peut-être cela explique-t-il également aujourd’hui les résistances des juges aux affaires familiales à protéger les enfants qui ont dénoncé les violences sexuelles commises contre eux par des adultes, a fortiori leurs pères ?

Caroline Bréhat
Psychothérapeute, autrice

[1] https://www.lorientlejour.com/article/352695/Robbe-Grillet_et_les_adolescentes_puberes.html
[2] https://archive.wikiwix.com/cache/?url=https%3A%2F%2Fwww.lexpress.fr%2Fculture%2Flivre%2Fun-roman-sentimental_813054.html
[3] Ce long extrait est repris de mon article paru dans l’Huma en 2002 https://www.carolinebrehat.com/gainsbourg-lemon-incest-et-lincestuel/

Cet article a également été publié dans l’Humanité le 24 juillet 2024


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Doit-on utiliser le mot Pédophile ou Pédocriminel ?

Doit-on utiliser le mot Pédophile ou Pédocriminel ?

Les médias et la société parlent de pédophile.

La justice parle de pédocriminel.

Et ce n’est pas la même chose.

Confondre les deux termes brouille la compréhension… et peut freiner la protection des enfants.

Le mot pédophile désigne une attraction sexuelle pour les enfants prépubères.

(Définition psychiatrique, OMS)

Le mot pédocriminel désigne une personne qui commet un crime ou un délit sexuel sur un mineur.

(Définition juridique)

Pédophilie

La pédophilie est avant tout une notion psychiatrique. Elle désigne une attirance sexuelle persistante et préférentielle, parfois exclusive, pour les enfants qui n’ont pas encore atteint la puberté. Cette attirance, décrite par l’OMS dans la classification des troubles mentaux, n’implique pas nécessairement un passage à l’acte.

Certaines (rares) personnes concernées en sont conscientes et cherchent de l’aide. Elles consultent et mettent en place des stratégies pour ne jamais mettre un enfant en danger.

Mais il existe hélas aussi des personnes pédophiles qui peuvent devenir des pédocriminels. Soit en consommant des images pédopornographiques, soit en agressant des enfants.

À l’inverse, un adulte peut abuser sexuellement d’un enfant sans être pédophile. Les violences sont motivées par la domination, le contrôle, dans le cadre de violences intrafamiliales, sans qu’il y ait d’attirance spécifique pour les enfants.

En d’autres termes, la pédophilie décrit une attirance, mais pas un acte. Et c’est justement ce qui la distingue de la pédocriminalité.

Pédocriminalité

La pédocriminalité appartient au domaine du droit. C’est la justice qui emploie ce terme pour désigner l’ensemble des crimes et délits commis à l’encontre de mineurs : viols, agressions sexuelles, corruption ou incitation, mais aussi la production, la diffusion ou la possession de pédopornographie, ou encore l’exploitation sexuelle organisée.

Contrairement à la pédophilie, la pédocriminalité ne renvoie pas à une attirance mais à des actes concrets, répréhensibles et punis par la loi.

Tous les pédocriminels ne sont pas pédophiles.

L’inceste en est un exemple frappant : de nombreux auteurs ne présentent pas d’attirance pédophile au sens psychiatrique, mais utilisent la sexualité comme un instrument de pouvoir et de contrôle.

Parler de pédocriminel permet de replacer le débat sur la responsabilité des auteurs.

Dans les médias, le mot pédophile est encore trop souvent utilisé comme synonyme d’agresseur d’enfant.

Exemple : “Un pédophile arrêté après avoir agressé sa belle-fille”.

Cette formule laisse entendre que l’agresseur aurait une attirance spécifique pour les enfants. Or, bien souvent, ce n’est pas le cas.

Dans de nombreux dossiers, l’auteur n’a jamais manifesté d’intérêt sexuel particulier pour les enfants. L’agression est commise dans un contexte de violence intrafamiliale, d’emprise, ou simplement parce que l’enfant était vulnérable et à portée de main.

L’inceste illustre parfaitement cette dynamique. Ce n’est pas l’existence d’une orientation pédophile qui explique l’abus, mais la logique de domination et de contrôle à l’intérieur de la famille.

Les recherches scientifiques confirment que la réalité est bien plus complexe que l’image véhiculée par les médias.

Entre 25 % et 50 % seulement des personnes condamnées pour abus sexuels sur mineurs présentent un profil de pédophilie au sens clinique (Seto, 2008 * ; Lussier, 2011). Autrement dit, plus de la moitié des auteurs ne sont pas pédophiles : ils ont commis un crime pour d’autres raisons.

On observe aussi des différences selon les contextes. Les auteurs intrafamiliaux, par exemple, présentent beaucoup moins de caractéristiques pédophiles que les auteurs extrafamiliaux. À l’inverse, le taux de pédophilie est plus élevé chez les agresseurs extrafamiliaux, notamment ceux qui ciblent des garçons.

Pourquoi la confusion entre pédophile et pédocriminel est dangereuse pour les victimes ?

La confusion entre pédophile et pédocriminel ne nuit pas seulement à la prévention, elle a aussi un impact direct sur les victimes.

Lorsqu’on réduit un abus sexuel à une “maladie” ou à une “orientation”, on tend à minimiser la responsabilité de l’agresseur. L’acte est alors présenté comme le symptôme d’un trouble, presque inévitable, plutôt que comme un choix criminel.

Pour les victimes, ce discours est destructeur. Il peut faire douter de la gravité de ce qu’elles ont subi, ou donner l’impression que leur agresseur n’est pas pleinement responsable.

En parlant de “pédophile” à tort et à travers, comme de “monstres isolés”, on renforce l’idée que le danger viendrait uniquement de l’extérieur, de prédateurs tapis dans l’ombre.

La réalité est toute autre.

Les chiffres le montrent : 8 victimes sur 10 de violences sexuelles subies durant l’enfance et l’adolescence concernent des faits d’inceste. (Actes de colloque – Regards croisés sur la conduite de recherches sur la maltraitance intrafamiliale envers les enfants et les adolescents – 2023)

Beaucoup de victimes n’osent pas parler parce que leur agresseur ne correspond pas à cette image du “monstre” : c’est leur père, leur beau-père, leur oncle, parfois même leur grand frère.

Résultat : leur témoignage est perçu comme moins crédible, et leur souffrance reste trop souvent dans l’ombre.

Enfin, croire que seules des personnes identifiées comme des pédophiles menacent les enfants détourne la vigilance sur la mécanique réelle des violences intrafamiliales, qui représentent la majorité des situations.

En réduisant les violences sexuelles sur mineurs à un “problème psychiatrique”, on oublie que la plupart des auteurs agissent sans être pédophiles. Ils exploitent une position d’autorité, un climat de silence, ou profitent d’une opportunité.

Tant que l’on confondra pédophilie et pédocriminalité, pédophile et pédocriminel, on passera à côté de ces mécanismes, et on privera les enfants d’une protection efficace.

Ce qu’il faut dire alors ? Pédophile ou Pédocriminel ?

Quand un adulte agresse un enfant, ce n’est pas “un pédophile”.

C’est un pédocriminel.

Et il faut le condamner.


Vous trouverez d’autres ressources utiles dans notre article Repérer, prévenir et agir contre les violences sexuelles faites aux enfants.


* Seto, M. C. (2008). Pedophilia and Sexual Offending Against Children: Theory, Assessment, and Intervention. Washington, DC: American Psychological Association.

(Dans cet ouvrage, Seto montre que seule une partie des auteurs d’infractions sexuelles contre des enfants répond aux critères cliniques de pédophilie.)