Critique du roman Sale fille, Sage-femme de Marie Murski
Par Caroline BREHAT, autrice, psychothérapeute et psychanalyste

Il est des romans que l’on lit. D’autres que l’on éprouve. Ils vous pénètrent lentement et ne vous quittent plus. Sale fille Sage-femme appartient à la seconde catégorie. La hideur du récit vous malmène, vous frappe en pleine tête même, mais la beauté de l’écriture vous élève et vous emporte vers des sommets d’émotions qui n’appartiennent qu’à la grande littérature. Marie Murski est une enfant issue d’un viol dont la mère, dite « Mère le danger », la hait avec une passion telle qu’elle ne vit que pour l’assassiner.
Le livre commence par une envolée poétique, qui plonge le lecteur dans l’utérus maternel aux côtés de l’œuf, « petit ouvrier à capuche noire« . Cet œuf « vivace et têtu comme un clou de girofle » qui s’évertue à devenir fœtus. Un fœtus tellement terrorisé par les tentatives d’annihilation maternelles qu’il commence sa vie en faisant le mort. Un fœtus viable néanmoins, et même gorgé de vie à en juger par sa capacité à transcender son destin tragique. Comment s’étonner que Marie Murski soit devenue sage-femme ?

« Pourquoi tu ne meurs pas, saleté ? » Cette mère, probablement rendue folle par les viols qu’elle a subis, ne se contente pas de répéter à Marie cette abjecte ritournelle. Elle jette brutalement l’enfant dans le lit de son violeur, la précipitant ainsi elle aussi dans le cauchemar dont elle est elle-même prisonnière. L’enfant trouve un apaisement dans la littérature, la poésie (notamment les Fleurs du Mal) et même dans la présence d’une araignée au fond d’un placard sombre. Marie, l’adulte, tombe forcément dans les bras d’un prédateur cruel, surnommé HB. A l’instar de sa mère, ce dernier tente de l’assassiner psychiquement et l’enferme dans son jardin.

14 années dans un jardin de 14 hectares que Marie embellira, soignera, jour et nuit – obsessivement, compulsivement, comme pour conjurer la laideur de sa vie. La transformation de ce jardin en œuvre d’art lui vaut d’ailleurs de multiples prix. Puis un jour, avec l’aide d’une autre femme, Marie échappe à son geolier et quitte, à son grand regret, son jardin – pour s’adonner à l’écriture. Marie reçoit plusieurs prix et même une invitation sur le plateau de Bernard Pivot, à Apostrophe.

Sale fille sage-femme convoque tour à tour les contes pour enfant et les récits mythologiques. Il y a d’abord Blanche Neige (l’enfant menacée de mort), Cendrillon (l’enfant réduite à la misère et la servitude), mais peut-être et surtout Cosette, l’enfant affamée et sadisée dont la prodigieuse vie intérieure lui permet de survivre. Il y a aussi Pénélope, incarnée par le triomphe de l’intelligence et la maîtrise du langage de la narratrice. Les mémoires de Marie Murski sont indiscutablement un récit sublimatoire.
De la boue, de la faim, de l’abjection, l’écriture fait surgir une forme de grâce. Sale fille sage-femme est aussi la preuve que l’écriture a une fonction thérapeutique car Marie Murski est aujourd’hui une femme libre et épanouie et une écrivaine accomplie.
Caroline Bréhat
N.B : Après quelques démêlés avec des maisons d’édition, Marie Murski a décidé de publier ce livre à compte d’auteur. Il est en vente sur Amazon.
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